Vendredi 13 : faire de ce jour de poisse un jour de chance n’a rien de paradoxal

LE PLUS. À l’origine, la conjonction du cinquième jour de la semaine et du nombre 13 était synonyme de malchance. Aujourd’hui, les jeux d’argent en profitent pour lancer des super cagnottes. Et si c’était une seule et même superstition ? Explications de Jean-Claude Boulay, sociologue des jeux de hasard et sémiologue.

Propos recueillis par Daphnée Leportois et publiés le 13 septembre 2013 sur le site du Nouvel Observateur.

Jouer au Loto ou à un jeu de hasard un vendredi 13, c’est forcer le destin, croire que l’on peut être repéré, élu par un œil bienveillant. Dans nos sociétés, les divinités se sont évaporées et sont parties dans les nuées. Aujourd’hui, on a tendance à croire, de façon crypto-religieuse, en des forces invisibles, que l’on appelle le hasard, le destin, la chance… Trouver par terre un billet de 50 euros est perçu comme un clin d’œil intentionnalisé du destin.

À l’origine, le vendredi 13 est le jour de l’hyper-négativité. D’après les superstitions judéo-chrétiennes qui émaillent notre société, le cinquième jour de la semaine est jour de détresse parce que le Christ serait mort un vendredi. Quant au 13, c’est non seulement un nombre impair, considéré comme dangereux, mais il renvoie aussi au treizième apôtre, Judas.

Mais ce lieu de l’archi-négativité peut aussi devenir celui de l’hyper-positivité. Comme l’ordalie, ce jugement qui avait cours au Moyen Âge : si l’on pendait quelqu’un et que la corde se cassait, alors cette personne avait été sauvée par Dieu lui-même. Il en va de même pour les sportifs de l’extrême : ils prennent le risque de mourir, et donc, s’ils survivent, sont des héros. À la différence de ceux qui restent en vie sans avoir rien risqué.

C’est la preuve que les valeurs opposées ne le sont qu’en apparence – comme si elles avaient élaboré une trame secrète entre elles. Comme l’amour qui renvoie dans le même temps au bonheur et à la souffrance, le plus mauvais et le meilleur sont liés. Autrement dit : le bas, l’enfer, le noir renvoient au haut, au paradis, à la lumière. Dieu et le diable ne sont-ils pas les deux faces d’une même pièce, le mot Lucifer signifiant « porteur de lumière » ?

Notre vie quotidienne est faite d’horizontalité monotone, banale, comme si nous étions dans une morne plaine à vélo, quand, soudain, le vendredi 13 nous ouvre une fenêtre de tir verticale sur l’azur. Comme un miroir inversé, sa densité nocturne renvoie à la possibilité d’une reconnaissance diurne, à la dimension solaire, qui peut m’éclairer, moi, me choisir.

Si les gens vont jouer à des jeux de hasard, c’est pour trouver la joie en traversant l’ombre. La béance de la malchance associée au vendredi 13 est donc perçue comme une échappée possible. Et les médias en jouent aussi. On parlera plus volontiers d’un homme au plus bas qui est devenu, d’un coup, millionnaire.

Lien vers l’article sur le site du Nouvel Observateur